Alors que nos enfants apprennent à dire “Alexa” ou “Ok Google” avant même de savoir écrire leur prénom, l’intelligence artificielle frappe désormais à la porte des salles de classe. Entre fascination et inquiétude, les outils d’IA génératives bouleversent nos certitudes pédagogiques. Pour explorer cette révolution, nous avons rencontré Yannig Raffenel, pionnier de l’EdTech depuis 1994, qui nous offre un regard lucide sur la manière dont l’IA peut transformer l’éducation — non pas en remplaçant l’humain, mais en redonnant à l’enseignement son essence : l’accompagnement et le plaisir d’apprendre.
Bonjour Yannig, peux-tu nous raconter ton parcours ?
Je suis psychomotricien de formation mais j’ai monté ma première boite de Edtech, ça ne s’appelait pas comme ça à l’époque, en 1994. Ça fait plus de trente ans que je travaille dans le monde de l’usage des outils dans le secteur de l’éducation. J’ai été Maitre de conférences pendant 11 ans en sciences de l’éducation sur l’usage socio-éducatif des technologies.
C’est donc dans la continuité de ton expertise de t’intéresser aux intelligences artificielles dans l’éducation ?
Oui et au-delà c’est aussi dans la continuité de mon discours. La tech, quelle qu’elle soit, peut être utilisée de deux manières depuis toujours. Soit on s’en sert pour faire la même chose mais plus vite, ou peut-être moins cher ou en touchant plus de personnes. Soit on s’en sert pour compenser, réparer, réinventer tout ce qui ne fonctionne pas dans la manière d’éduquer et de former. Si on adopte une posture critique vis à vis des pratiques actuelles dans l’éducation et la formation, on peut se servir de l’IA pour transformer et faire mieux et/ou autrement. Mais ça passe aussi par une transformation des pratiques pédagogiques.
L’IA générative est parfois perçue de manière négative par certains enseignants. Tu as dit précédemment qu’une IA ne pourra jamais remplacer un enseignant. Pour quelles raisons ?
La spécificité de l’enseignant, son rôle, c’est de s’intéresser à l’apprenant en tant que personne, en prendre soin. Mettre le cadre émotionnel qui va créer les bonnes conditions d’apprentissage. Et pourquoi l’IA ne remplacera jamais cela ? Parce que qu’on voit bien que dans toutes les dystopies et utopies, plus l’IA se rapproche de la simulation du vivant moins l’homme la supporte. Et heureusement, on a comme une mesure de protection par rapport à cela. On me dit “non mais tu verras avec les progrès on pourra mettre de l’émotion dans l’IA” mais mettre de l’émotion dans l’IA ce sera insupportable car ça restera toujours une machine qui essaye de se comporter comme un humain. Si on considère qu’enseigner c’est simplement transmettre alors oui l’IA peut prendre la place de l’enseignant. Mais enseigner ce n’est pas transmettre, enseigner c’est accompagner et c’est très différent.

Peut-on dire qu’il s’agit de la même logique que l’étude de Roland Goigoux sur l’apprentissage de la lecture ? Cette étude a montré que ce n’est pas une méthode particulière qui fait la réussite des élèves mais l’expertise de l’enseignant.
On en revient à quelque chose de fondamental : la place de l’émotion est essentielle dans l’apprentissage. Une fois de plus, enseigner ce n’est pas seulement transmettre. Et ça, ça bouscule beaucoup, jusqu’aux représentations des enseignants eux-mêmes. Une des carences de notre système éducatif est qu’on oublie que les enfants ont du plaisir à apprendre. C’est une chose qui est programmée dans notre ADN. Le système éducatif vient parfois casser cette curiosité naturelle en se focalisant sur la transmission et l’évaluation ainsi que tout le jugement qui peut y être associé. Le plaisir d’apprendre se transforme en “je vais à l’école, je vais être jugé”. Si c’est bien, les élèves reçoivent du renforcement positif qui va les motiver. Si ce n’est pas bien, ils se sentent responsables et développent une vision négative d’eux-même. Et ce qui s’est cassé là, marque tout au long de sa vie. Pouvoir sortir de cette logique et reconnaitre à l’émotion son rôle de moteur principal de l’apprentissage, c’est un enjeu important. Aujourd’hui il existe beaucoup d’outils qui permettent de perdre moins de temps dans les tâches qui n’ont pas de valeur ajoutée pour se concentrer sur ce qui compte vraiment.
Donc les outils sont seulement un moyen et ne créent pas l’innovation en elle-même ?
On associe souvent innovation et Edtech sauf que 90% des solutions edtech qui sont sur le marché sont des solutions qui amènent des outils pour optimiser la façon de faire déjà mise en place même si cette façon ne fonctionne pas toujours. A contrario, il y a des innovations pédagogiques qui ont plus d’un siècle et qui sont toujours innovantes aujourd’hui, comme la pédagogie de Célestin Freinet par exemple. Un siècle plus tard, sa puissance innovante est toujours la même et la pédagogie Freinet est toujours aussi inspirante pour celles et ceux qui veulent voir l’enseignement autrement.
Est-ce que le problème ne vient pas du cadre global car c’est difficile dans un système qui incite les enseignants à un certain type d’enseignement de trouver cette liberté de faire autrement ?
Oui les injonctions structurelles sont très fortes. C’est une vision globale de l’enseignement qu’il faudrait faire évoluer.
Est-ce que c’est un mal français ou est-ce plus global ?
C’est quand même pas mal français ou en tous cas c’est plus présent en France que dans d’autres pays. Pour faire le lien avec l’IA générative, j’ai découvert un petite entreprise lituanienne qui s’appelle EditAI qui a créé une tech qui permet de travailler en pédagogie par projets interdisciplinaires du CE2 à la Terminale. Dans la version française, elle se base sur le référentiel de l’Education Nationale. Ce que je trouve très intéressant dans leur démarche c’est que c’est un outil uniquement pour l’enseignant. Il choisit un thème qui intéresse ses élèves à l’instant T et les matières qu’il ou elle veut travailler. Avec ces informations, la plateforme va générer une organisation du travail par projet avec tout un tas d’activités pédagogiques et bientôt tous les supports qui vont avec. C’est l’exemple parfait d’un outil au service d’une pédagogie active avec une vision multidisciplinaires. Ça ne vient pas remplacer, c’est “au service de”. Comme toutes les IA c’est du brouillon, l’outil fait 80% du travail et les enseignants y ajoutent ensuite leur patte, leur vision, leur sensibilité.
Un tel accompagnement peut-il déclencher des changements dans les pratiques ?
Oui certains enseignants voudraient faire évoluer leur pratiques mais ils se demandent comment faire et par où commencer. Ça peut représenter un trop grand chantier, surtout qu’ils ont déjà beaucoup à faire. Ce type de solution fournit du prêt à l’emploi. Je trouve ça génial car ce n’est pas utiliser l’IA pour continuer à faire comme on faisait avant mais dégager du temps et de la facilité pour permettre d’évoluer dans les pratiques pédagogiques. C’est du progrès réel. C’est innovant.
Un autre aspect est bouleversé par les progrès des IA génératives, c’est l’évaluation. Quelles seront les futures modalités d’évaluation ?
On doit former des citoyens qui vivront dans une société ou de toutes façons l’IA existera donc l’école a la responsabilité de les former à savoir s’en servir. C’est à dire à comprendre comment ça fonctionne, à comprendre les biais, à comprendre les limites… Pour les sensibiliser et pour leur faire développer la posture d’esprit critique indispensable par rapport à ce qui est généré. Sinon on se retrouve face à des gens qui ne savent pas se servir des outils à leur service et qui les subissent comme par exemple avec les réseaux sociaux aujourd’hui. Mais la question clé derrière tout ça, c’est changer les modes d’évaluation. Parce qu’évaluer comme on le faisait jusqu’à présent sur le livrable (ndlr: le résultat) ça ne marche plus car le livrable peut être fourni par une IA. On doit passer de cette évaluation du livrable à l’évaluation du processus et à l’adoption par les élèves d’une posture réflexive quant à la façon dont ils utilisent l’IA. Ils doivent se demander comment je réagis en tant que personne face à ces outils, quelles questions je dois me poser ?
La question de la disparition de l’esprit critique à cause des IA génératives revient souvent dans les débats. L’usage de ces outils est-il forcément un acte passif ?
C’est prendre le problème à l’envers, l’existence de ces outils doit pousser encore plus à enseigner l’esprit critique justement. L’IA générative c’est grosso modo deux choses. Le moteur de l’IA avec les algorithmes, les langages, les modèles, ça c’est pas un outil c’est une machine dont on ne maitrise pas forcément le fonctionnement. Mais pour que l’outil fonctionne, cette machine s’alimente d’un corpus. C’est à dire qu’est ce que le moteur consomme pour obtenir quelque chose. L’IA générative c’est comme un composteur qui se nourrit de ce qu’on lui donne et qui le recycle et en extrait des choses. Mais c’est à nous de savoir ce qu’on lui donne à manger. C’est à dire s’intéresser aux sources utiliser par l’outil. Si tu utilises un outil comme Perplexity, tu as accès aux sources utilisées, ce qui n’est pas le cas d’autres outils comme ChatGPT. Apprendre à contrôler les sources ça fait partie de l’éducation à l’usage de l’IA.
Est-ce que ces outils ne sont pas, par essence, biaisés puisqu’ils reposent sur la représentation du monde par les humains ?
Ce ne sont que des moteurs statistiques qui se basent sur des probabilités sans comprendre le sens. C’est important de garder à l’esprit que la seule génération de contenu ou créativité vient de l’humain et l’outil est donc à son image, biaisé. Mais là où cela devient passionnant c’est qu’ils sont capables de traiter des sommes d’informations immenses et donc d’avoir une capacité d’analyse que les humains n’ont pas autrement. Il faut s’en servir pour extraire de la vraie valeur ajoutée et non pas pour s’éviter de réfléchir au quotidien. Et ça c’est un des principaux apprentissages qu’on doit faire dans les classes.
On sait que l’école française ne sait pas lutter contre les inégalités sociales voire les aggrave, est-ce qu’on peut imaginer un jour des outils d’IA qui serviront la justice sociale ?
Dans le cadre de l’Appel à Projets “Innovation pour la Forme Scolaire“, il y a un lauréat dont je coordonne le projet qui s’appelle “Bien à l’école” qui regroupe 25 partenaires dont sept Edtechs dans huit académies. L’idée de base est de dire qu’on va équiper les enseignants mais aussi le personnel non-enseignant, le périscolaire et les familles de ressources individualisées. Cette capacité à fournir les éléments au fur et à mesure en fonction du besoin de l’élève par rapport à ses difficultés, aller dans une dimension d’adaptation à chacun ça va dans les sens de la lutte contre les disparités sociales. Mais ça fonctionne uniquement si l’élément contextuel en terme d’accompagnement est adapté aussi. L’objectif c’est en fait de dégager du temps de l’enseignant en le débarrassant de certaines tâches pour lui permettre d’être plus disponible pour ceux qui ont besoin de plus d’attention.
